JEAN BALOURD

 

Il y a bien longtemps vivait un vieux seigneur dans un vieux château. Cet homme avait deux fils qui se croyaient très intelligents. Quand la fille du roi annonça qu'elle donnerait sa main à celui qui répondrait le mieux à ses questions, les deux fils déclarèrent :

- C'est moi qui épouserai la princesse !

Le vieux seigneur donna un cheval à chacun des deux fils, et ceux-ci se frottèrent les lèvres avec de l'huile pour pouvoir parler plus longtemps.

A ce moment-là arriva le troisième fils dont le seigneur ne s'occupait guère. On l'appelait Jean Balourd car il n'était pas très malin.

- Oh ! s'exclama Jean Balourd. Où allez-vous donc avec vos beaux habits ?

- Nous nous rendons au palais du roi pour obtenir la main de sa fille, répondirent les deux frères.

J'y vais aussi ! décida Jean Balourd qui demanda un cheval à son père.

Pas question, dit le vieux seigneur. Tu parles mal et tu ne sais pas grand-chose.

Tant pis, fit Jean Balourd. Je prendrai le bouc qui m'appartient.

Aussitôt dit, aussitôt fait. Il sauta sur le bouc en chantant joyeusement. Un peu plus tard, il rattrapa ses frères et leur montra un corbeau crevé qu'il avait ramassé :

- Regardez ce que j'ai trouvé !

- Que vas-tu faire de ce corbeau ? demandèrent les deux frères.

- L'offrir à la princesse, dit Jean Balourd.

 

Les deux frères éclatèrent de rire, puis ils partirent au trot. Plus loin, Jean rattrapa de nouveau ses frères :

- Ohé ! Regardez ce que j'ai trouvé !

- C'est un vieux sabot auquel il manque un morceau, constatèrent les deux frères. Est-ce un cadeau pour la fille du roi ?

- Oui, si elle le mérite, répondit Jean Balourd.

Les deux frères rirent de plus belle, puis partirent au galop. Mais Jean les rattrapa encore et il leur montra ce qu'il avait mis dans sa gourde :

- Regardez le merveilleux cadeau que j'ai trouvé !

- De la boue, sursautèrent les deux frères qui filèrent comme le vent, sans attendre Jean Balourd.

 

Ils atteignirent la ville où de très nombreux concurrents attendaient d'être reçus par la princesse. Les malheureux n'avaient guère de chance. Dès qu'ils paraissaient devant la fille du roi, ils ne pouvaient prononcer un mot. Et la princesse soupirait :

- Quel idiot ! Qu'on l'emmène !

Ce fut le tour de l'aîné des deux frères. Il entra dans le château et oublia tout ce qu'il savait. Le long des murs, des hommes étaient assis : ils devaient noter toutes les paroles qui seraient prononcées.

 

Pour l'instant, leurs feuilles de papier étaient presque blanches. Dans la pièce se trouvait un immense poêle rouge, et l'aîné trouva enfin quelques mots à dire

- Altesse, qu'il fait donc chaud, ici !

- C'est vrai, dit la princesse. Le roi, mon père, fait rôtir des poulets aujourd'hui.

L'aîné ne s'attendait pas à une discussion pareille. Il ne savait quoi répondre et il bafouilla :

- Mais... mais... Bé...

- Encore un idiot ! s'écria la princesse. Qu'on l'emmène !

Le deuxième frère entra dans le château et remarqua :

- Quelle chaleur épouvantable !

- Nous faisons rôtir des poulets, expliqua la princesse.

- Ah ? Oh... Comment...

- Qu'on l'emmène ! ordonna la fille du roi.

 

Enfin, Jean Balourd arriva, toujours à cheval sur son bouc. Il ne voulait confier son animal à personne.

- Quelle chaleur du diable ! cria-t-il. Pourquoi n'ouvrez-vous pas les fenêtres ?

- Je fais rôtir des poulets, dit la princesse. Il ne faut pas de courant d'air.

- Ça tombe bien, fit Jean. Pourriez-vous aussi faire rôtir mon corbeau ?

- Bien sûr, répondit la fille du roi. Mais je n'ai ni pot, ni casserole. Auriez-vous un récipient pour le mettre ?

Jean Balourd plaça le corbeau dans le vieux sabot, en expliquant :

- J'ai justement ce qu'il faut.

- Ce sera délicieux ! approuva la princesse. Mais où trouver de quoi faire la sauce ?

Jean prit sa gourde et versa un peu de boue dans le sabot.

- Tu as réponse à tout, même aux plus grandes bêtises, dit la princesse. Je t'épouserai donc. Mais...

Elle montra les hommes qui avaient noté toute leur conversation.

- Mais ce que nous avons dit sera publié demain dans le journal. Il vaudrait mieux que cette conversation idiote reste secrète.

La princesse voulait voir comment Jean Balourd réagirait. Celui-ci se précipita vers les tables et il versa le reste de la boue sur les feuilles de papier.

- Parfait, excellent ! applaudit la princesse. L'épreuve est terminée.

 

La noce fut aussitôt célébrée et, après la mort du roi, Jean Balourd hérita de la couronne.