LES SIX COMPAGNONS
Il était une fois un brave soldat qui avait fidèlement servi son roi et s'en revenait de la guerre avec trois sous en poche. Comme il n'avait appris d'autre métier que de manier l'épée et de charger le mousquet, il se demandait comment il allait faire pour ne pas mourir de faim.
Il arriva dans une forêt et vit un homme qui arrachait du sol six grands arbres, aussi facilement que s'il se fût agi de tiges de blé.
- Veux-tu venir avec moi ? demanda le soldat.
- Oui, dit l'autre. Mais d'abord, je vais porter ce fagot à ma mère.
Et il enroula un tronc autour des cinq autres, mit ce fagot d'un nouveau genre sur son épaule et s'en alla. Il revint bientôt et partit avec le soldat. Nos deux compagnons aperçurent un peu plus loin un chasseur qui mettait son arme en joue, bien qu'on ne vît aucun gibier à la ronde.
- Sur quoi vas-tu tirer ? demanda le soldat.
- Il y a, sur la branche d'un chêne à une lieue d'ici, une grosse mouche à laquelle je veux crever l’oeil gauche.
- Viens plutôt avec nous, dit le soldat. A nous trois, nous allons faire du bon travail.
Ils firent ensemble un bout de chemin et furent surpris de voir trois moulins dont les ailes tournaient à toute vitesse, bien qu'il n'y eût pas un souffle de vent.
A une heure de-là, ils aperçurent un homme assis dans un arbre, avec un doigt sur une narine.
- Que fais-tu là, mon brave ? interrogea le soldat.
- Je fais tourner trois moulins à vent, répondit l'autre.
- Viens avec nous; nous ferons ensemble du bon travail.
Et le souffleur descendit de son arbre pour se joindre aux trois voyageurs.
Vers le soir, ils aperçurent au loin les tours de la capitale et le donjon du palais royal. Ils s'arrêtèrent pour se reposer un peu et virent arriver un homme qui sautait sur une jambe.
- Drôle d'idée ! fit le soldat. Eh l'ami ! es-tu blessé ?
- Que non, mais si j'emploie mes deux jambes, je vais tellement vite que je dépasserais un cerf à la course.
- Veux-tu nous accompagner ? Peut-être tes talents nous viendront-ils à point.
Sous les murs de la ville, nos cinq compagnons aperçurent un homme qui venait à eux le chapeau tiré sur l'oreille.
- Voyons, lui dit le soldat, pourquoi portes-tu ton chapeau incliné de cette façon ? Tu as l'air d'un bouffon.
- J'ai mes bonnes raisons, expliqua l'autre. Si je mets mon chapeau bien droit, il gèlera si fort que les oiseaux du ciel tomberont morts.
- C'est bien étrange mais peu importe, viens avec nous. A six, nous ferons du bon travail.
En entrant dans la capitale, les six compagnons apprirent que le roi avait décidé de marier sa fille. Mais comme elle refusait tous les princes voisins que son père lui proposait, le roi avait résolu de lui donner comme époux l'homme qui la battrait à la course. La princesse était d'une agilité extraordinaire. La course devait avoir lieu le lendemain.
Cependant, comme tout concurrent perdant était condamné d'avance à être décapité, aucun prétendant ne se présenta.
Le soldat décida de tenter sa chance et dit au roi :
- Mon serviteur que voici va courir à ma place.
- Bon, dit le roi, mais s'il perd, ce sont vos deux têtes que le bourreau coupera.
On donna à la princesse et au prétendu serviteur une cruche vide. Il s'agissait d'aller la remplir à une fontaine située hors de la ville et de la ramener pleine. La fille du roi fut vite distancée, et le coureur, ne la voyant plus, s'imagina qu'il pouvait souffler un moment. Il déposa près de lui la cruche pleine, se coucha dans l'herbe, mit en guise d'oreiller une pierre sous sa tête et s'endormit.
Bientôt la princesse arriva, sa cruche pleine à la main. Elle vit le dormeur et ne résista pas à l'envie de lui jouer une bonne farce, elle vida sa cruche dans l'herbe, puis elle reprit sa course.
Tout eût été perdu si le chasseur n'avait observé tout ceci du haut du donjon royal. Il chargea sa bonne carabine et visa si adroitement qu'il envoya sa balle sur la pierre qui servait d'oreiller au coureur. Celui-ci se réveilla en sursaut, vit sa cruche vide et la fille du roi loin devant lui. Sans perdre courage, il retourna à la fontaine, remplit de nouveau sa cruche et arriva encore avec un bon quart d'heure d'avance sur la princesse.
Le plus surpris ce fut le roi : jamais personne n'avait pu battre sa fille à la course. Maintenant qu'il devait accepter comme gendre un simple soldat, il commençait à réfléchir. Son premier ministre lui proposa un moyen de se débarrasser de ce gueux.
Les six compagnons furent invités à prendre place autour d'une table bien garnie. Ce n'est pas sans quelque étonnement que le soldat remarqua que le plancher était formé de plaques de fer et que de
gros barreaux garnissaient toutes les fenêtres.
Dès que les six amis se furent attablés, le roi et le premier ministre se retirèrent et verrouillèrent la porte de fer.
Le premier ministre fit ensuite allumer un immense feu sous la salle où se restauraient les six compagnons. Ceux-ci, bientôt, commencèrent à sentir la chaleur, mais ils l'attribuèrent à la qualité des vins.
Mais bientôt la température fut intenable. Ils se précipitèrent à la porte et la trouvèrent fermée.
- Bah, fit l'homme qui portait son chapeau de travers, ne nous laissons pas déranger pour si peu et ce disant, il posa son chapeau bien d'aplomb sur sa tête.
Un tel froid s'abattit sur la salle que la viande dans les plats en fut congelée et que les bouteilles de vin éclatèrent.
Après quelques instants, le premier ministre, pensant qu'ils devaient être étouffés, fit ouvrir les portes. Quelle ne fut pas sa stupéfaction de voir sortir les six compagnons bleus de froid et tout heureux de pouvoir aller se chauffer dans la cour du château.
Mais le premier ministre, qui était fort ingénieux, ne s'avoua pas battu pour si peu. Il trouva immédiatement une autre échappatoire qu'il proposa au roi. Celui-ci alla trouver le soldat qui se prélassait au soleil avec ses compagnons et lui dit :
Si tu renonces à ma fille, je te donnerai autant de pièces d'or que tu pourras en porter.
- Autant que mon domestique pourra en porter; je suis d'accord, Sire, répondit le soldat.
Et il appela l'homme qui pouvait porter, en guise de fagot, six gros arbres sur son épaule.
On eut beau amener tout l'or qu'il y avait dans le palais royal, puis tout celui qu'on put trouver en ville, l'homme aux fagots en réclamait toujours davantage. Il criait même qu'il en porterait bien dix fois autant.
Il ne restait plus au roi qu'une chose à faire. Il se fit amener toi l'or qu'il y avait dans son royaume. On amena donc sept mille chariots chargés d'or et tirés par des bœufs. L'homme aux fagots chargea le tout, y compris les chariots et les bœufs. Le soldat se déclara satisfait et quitta la ville, bien que le porteur prétendît ç grands cris qu'on pouvait encore lui en donner autant.
Mais le roi, quand il comprit qu'il était ruiné et qu'il n'y avait plus une seule pièce d'or dans tout le pays, se mit en colère et fit mobiliser toute son armée. Puis il donna ordre à ses généraux de reprendre tout l'or et de capturer les six compagnons.
Nos voyageurs se virent bientôt encerclés par une troupe menaçante.
- Rendez-vous, cria un général. Rendez aussi tout cet or ou vous serez taillés en pièces.
- Pensez-vous, répondit le souffleur. Vous voulez nous faire prisonniers mais vous allez danser d'abord, et mettant un doigt sur une narine, il souffla si fort que toute l'armée royale s'envola dans les nuages.
Un brave sergent, qui avait déjà été blessé neuf fois, alla porter au roi la nouvelle de ce désastre. Le roi comprit alors qu'il devait tenir sa parole. Un message partit rechercher les six compagnons. Ils rentrèrent en ville et huit jours après, le soldat épousa la princesse. Quant aux cinq compagnons, ils furent nommés généraux pour remplacer ceux qu’ils avaient mis si piteusement en déroute.
D’après les Frères Grimm, traduit par Pierre Servais